L'anorexie a déjà fait couler beaucoup d'encre. Témoignages, fictions, analyses psychiatriques ou sociologiques, articles de presse ne manquent pas. Et pourtant des zones d'ombres planent encore autour de cette pathologie grave. Tous ces écrits, à leur manière, tentent d'appréhender cette maladie mentale qui touche 2% des Françaises. Pour Jessica Nelson, les médias évoquent trop peu les 92% de femmes qui s'en sortent. (Elles sont majoritairement atteintes: 6 à 10 femmes pour 1 homme.) Loin de vouloir porter atteinte à la mémoire des jeunes filles décédées des suites de la maladie (épuisement, carences, arrêts cardiaques ou suicides), l'écrivain a tenté d'apporter, par son vécu, d'autres pistes de compréhension, et surtout de l'espoir.
Entre essai, document et témoignage
L'auteur, âgée aujourd'hui de 27 ans, éprise de littérature, fiancée, a traversé quinze ans d'anorexie. De 33 à 55 kilos, le parcours a été douloureux, semé de doutes (et l'est encore parfois, comme elle le confie avec pudeur). Cependant, à 17 ans, dotée d'une lucidité incroyable, la jeune fille avait déjà conscience qu'elle s'en sortirait un jour, que l'anorexie n'était qu'un passage, une sorte de défi à relever. Car, pour Jessica Nelson, une anorexique ne veut pas mourir, bien au contraire!
Lassée des discours actuels sur l'anorexie, de la diffusion massive des corps décharnés, l'écrivain a décidé, en 2007, de témoigner, d'exposer ses opinions. Elle a voulu souligner cette force qui anime les malades. Cette même puissance d'autodestruction peut devenir celle de la reconstruction. Cela dit, la lutte est ardue, et Jessica Nelson ne prétend pas le contraire. La rédaction de ce livre a d'ailleurs été complexe, avoue-t-elle, dans les dernières pages. Le retour en arrière violent. L'abandon du projet tentant.
Il n'en fut rien, heureusement. Car l'essai touche à son but avec brio. Eclairé par de nombreuses références, citations d'ouvrages, de témoignages, d'extraits de son journal intime, d'entretiens avec Marcel Rufo, entre autres, pédopsychiatre et ex-directeur de
la Maison de Solenn à Paris, le lecteur est amené à réviser ses positions. Les clichés tombent: non, la mode n'engendre pas l'anorexie ! Non, les mères ne sont pas responsables de tout! Oui, l'anorexie n'est que la partie visible d'un profond malaise. Oui, il faut changer les moyens de traitement, l'aide apportée aux victimes de l'anorexie! Et oui, bien sûr, il est possible de (re)vivre après avoir traversé cet enfer!
Evidemment, tout le monde n'adhérera pas aux théories de l'écrivain. Certains, peut-être, s'offusqueront des dénonciations, du ton direct, sans concession (semble-t-il) quand l'auteur établit les faits, pointe du doigt. Pourtant, à mesure que se déroule l'essai, se dessinent des nuances dans les propos de l'auteur, toujours étayés, expliqués et ramenés à ses propres convictions. Jessica Nelson ne veut pas convaincre envers et contre tout, seulement exposer, proposer des nouvelles pistes de réflexion, et par là même, aider les jeunes filles qui souffrent d'anorexie.
La force de ce livre réside dans sa forme hybride, entre essai, document et témoignage. Le fait que l'auteur ait connu cette pathologie, sans qu'elle ne s'épanche non plus, donne du crédit, du sens à sa vision de la pathologie et à ses propositions de changements.
Tu peux sortir de table, un autre regard sur l'anorexie,par Jessica L. Nelson, Fayard, 210 pages, 17 euros.