Clodelle:
Qu’est-ce qui vous a incité à parcourir cet "essai sur l’évolution pédagogique en France" paru aux éditions Hermann?
Lucile: La scientifique que je suis a découvert le vocabulaire particulier d’une spécialiste en sociologie. Cela m’a demandé du temps, de la concentration et du recul afin de bien appréhender la question posée: "Pourquoi le processus de démocratisation des systèmes éducatifs occidentaux a-t-il justifié un recours de plus en plus important à la pensée pédagogique dite moderne et un discrédit progressif de l’enseignement des disciplines, de leurs méthodes et de leurs contenus?"
Je conseillerai d’ailleurs de parcourir attentivement l’avant-propos et l’introduction qui redéfinissent le vocabulaire employé et les principes généraux repris ensuite dans les chapitres du livre.
Par ailleurs, c’est l’université qui prépare aux concours de l’IUFM où de plus certains de mes collègues travaillent. Dans le contexte actuel il m’a semblé intéressant de découvrir le propos d’un ouvrage qui "
ne s’inscrit dans aucune ligne politique, outre celle, démocratique et libérale, que nos institutions ont vocation de servir et de préserver".
Nathalie Bulle resitue l’école à travers notre histoire et celle de notre monde occidental, ce qui confère une grande ouverture aux propos développés. Mieux connaître la position des enseignants et des élèves dans les années 70 - période où j’étais moi-même enfant- m’a beaucoup intéressée. La crise que connaît actuellement l’enseignement en France s’explique par la succession des réformes, le désarroi puis la renonciation des enseignants. L’école et son double présente tout cela d’une façon logique et exhaustive. Je me suis attardée sur le projet visant à moderniser le collège afin d’offrir aux élèves "un bagage culturel".
Nathalie Bulle évoque la réforme Haby?
Oui cette réforme effective à la rentré 1977 a unifié "
les CES et CEG en collèges, tandis que les filières étaient supprimées et que les constitutions des classes relevaient d’un système d’option". L’objectif était de donner un bagage culturel qui fournirait ensuite à tous les enfants les bases de la vie courante. Hélas deux ans plus tard "
15 à 20% des élèves issus de l’école primaire se trouvent dès la fin du CM2 en situation d’échec scolaire à peu près définitif". Les témoignages de 250 chefs d’établissement présente le renoncement progressif à la contestation puis la "
démoralisation des professeurs face à la classe unique". Les difficultés du collège aujourd’hui sont clairement expliquées: "
entre l’école primaire et le lycée il a du mal à trouver sa place".
L’ouvrage décrit donc également l’état actuel du système éducatif français?
La suite de l’ouvrage démontre combien notre actuel système est perfectible. Actuellement la façon d’enseigner se base essentiellement sur la pédagogie et la psychologie de l’enfant qui se trouve de ce fait placé au centre de l’enseignement. On lui transmet du savoir-faire alors qu’autrefois on lui transmettait des savoirs. On supposait qu’ainsi l’enfant s’adapterait à tous les savoirs, ce qui n’a pas toujours été le cas puisqu’un certain taux d’échec scolaire s’est révélé par la suite. La France n’est pas le seul pays à connaître des difficultés et les Etats-Unis nous ont précédé en ce domaine.
L’évolution pédagogique des Etats-Unis a donc connu un décalage par rapport à la nôtre?
Dans la première moitié du XXe siècle, l’enseignement secondaire américain a connu une arrivée massive d’étudiants Se sont opposés ceux qui croient à un enseignement aux "
fins intellectuelles solides" et ceux qui "
sont heureux de détrôner les valeurs intellectuelles et cultivent l’art d’enseigner comme fin en soi, dans un vide culturel et intellectuel". Observer ce qui en a suivi peut nous permettre d’en tirer des conclusions profitables.
Comment à votre sens envisager un devenir positif pour l’école en France?
Tout comme dans les années 1970 notre système actuel connaît des échecs scolaires et le mal être des enseignants. Pourquoi ne pas tirer les leçons des difficultés, des croyances fausses autour des succès et des échecs évoqués par Nathalie Bulle, tant en France qu’aux Etats-Unis? Adapter l’enseignement aux données du monde actuel plutôt que de tout réformer à nouveau positiverait à mon sens le futur qui se profile pour l’école dans notre pays.
L'école et son double, essai sur l'évolution pédagogique en France.
Editeur Hermann - Paris.
15 euros, 320 pages.
Parution 17 février 2009.