Le loup est un animal emblématique. Adoré par certains, détesté et craint par d'autres, il ne laisse personne indifférent! Dans un contexte où le prédateur fait parler de lui en France depuis son retour naturel en 1992, l'association
Peuple Loup a fait le choix d'informer les plus jeunes sur sa véritable nature.
Vivre avec les loups est-il possible? Ne risque-t'on pas de se faire manger à l'orée de la forêt? Nous essayons avec ce projet de répondre à ces questions que tant de personnes se posent, en proposant une expérience concrète et ludique. Loin de nous l'idée de marteler LA vérité, juste notre vécu.
Les fondamentaux du projet
Une des notions primordiales de l’association est de déranger le moins possible la meute de loups étudiée et l’écosystème en général.
Le projet d’étude est établi en fonction de nombreuses contraintes
éthiques,
environnementales et
comportementales, qui ont pour but de minimiser l’impact du projet.
Une autre notion clé est de rester sur le terrain un maximum de temps, afin de montrer aux loups que leur territoire est fréquenté, et ainsi attiser un peu leur curiosité naturelle. En effet, tout le projet est basé sur une recherche passive de la meute. Nous explorons leur territoire, notons les indices de présence mais laissons l'initiative aux loups en ce qui concerne les rencontres (pas trop le choix de toute façon: le loup a des sens bien plus affuté que l'homme et c'est lui qui décide!).
Une année de mise en place
L'expérience d'un
premier projet similaire a mis en avant la difficulté d'observer des loups en milieu naturel. Découvrir le territoire immense d'une meute nécessairement mobile demande beaucoup de temps et le suivi des pistes est très aléatoire, surtout lorsque l'on ne sait rien de la zone. La vie en extérieur impose également des contraintes et des problèmes à résoudre. La première année passe donc très vite et comme les loups ont un tempérament méfiant vis à vis de l'homme, les rencontres sont rares et très furtives.
De plus, une étude sur la
cartographie du territoire de la meute a été montée par
Julie Dewilde et demande un gros travail de préparation et de validation.
Nous sommes donc arrivés sur la zone d'étude, située en
Baie-James au Québec, fin juin 2008. Julie et moi avons finalisé les derniers préparatifs (achat de matériel, logistique de terrain) au Québec avant de rejoindre
difficilement cette région éloignée, royaume de la
taïga.
Nous avions déterminé trois zones qui nous semblaient favorables à notre projet. Il était nécessaire de trouver un secteur relativement "fermé" et correspondant à la superficie moyenne d'une meute de loups dans cette région (1000 à 1500km²). Sur place, nous avons fait les démarches pour s'assurer que notre présence ne dérangerait pas les activités de la
communauté Crie de la zone. C'est avec bonheur que nous avons reçu l'aval du Taliman responsable de la zone concernée!
Le temps de regrouper le matériel et nous embarquons pour notre coin de paradis. Première étape, il nous faut un camp de base, en ayant aucune connaissance des habitudes des loups ici, ni même savoir s'il y en avait réellement. Au mois de juin, il n'y a plus de neige et nous nous sommes installés au feeling. Commence alors vraiment le projet: vivre dehors, explorer, découvrir et s'émerveiller...
Une cabane au Canada...
Pour être présent un maximum de temps sur le terrain, nous devons être autonome. Nous avons fait le plein de nourriture avant de monter (3 mois) et nous sommes capable de travailler au camp. Panneau solaire, connexion internet par satellite et GPS doivent nous permettre de publier les
carnets de routes sur le site web, noter les indices de présence et cartographier l'
habitat.
Au niveau du
camp, il est composé de deux structures. Une tente regroupe nos effets personnels et le coin couchage, tandis qu'un tipi est monté à bonne distance pour cuisiner. En effet, la présence d'ours noirs dans la zone nécessite de séparer le coucher et le souper. On verra par la suite que la précaution était bienvenue mais pas suffisante...
Et oui, le souci est que nous sommes arrivés tard sur la zone et que nous avons tardé à cacher notre nourriture. Au bout de 3 semaines de présence, un ours a trouvé notre campement et nous a causé quelques soucis en fouillant dans notre tipi. On a essayé bien des astuces pour le déjouer mais rien n'a réellement réussi et c'est l'ours qui a gagné la partie: nous avons dû déménager le camp de base fin juillet. L'ours, très entreprenant et peu farouche prenait tout notre temps et s'empiffrait toujours de nos provisions, qui n'ont donc pas duré 3 mois!
Comme en parallèle, nous avons connu les premiers soucis techniques avec le panneau solaire et la connexion internet, nous avons dû rejoindre une pourvoirie proche après 5 semaines de présence permanente. Le nouveau camp a été monté début août à 70km du premier. La première chose faite fut d'enterrer profondément la nourriture!
Les vadrouilles
Le territoire à découvrir est immense! Nous devons fonctionner par étape et par petit bout. la cartographie du territoire menée par Julie demande d'explorer chaque bout de terrain, de quadriller le secteur visité. Cela nécessite donc de rester plusieurs jours loin du camp. Dans ces périodes, appelées vadrouilles, nous utilisons un petit
chariot de transport pour transporter la nourriture et le matériel dans le secteur choisi. Nous établissons ensuite un camp mobile (une simple bâche) pour quelques jours.
Le programme des journées de vadrouille est simple. Il faut marcher et quadriller la zone. Julie mène le bal pour la "balade". Son étude demande de relever le type d'habitat tous les 50m: énorme travail. l'avantage est qu'en parcourant ainsi la zone, nous voyons beaucoup de choses:
animaux,
fleurs,
traces et bien sur des
paysages magnifiques!
Les indices de présence des loups sont difficiles à trouver en été: les traces sont moins visibles. Mais nous sommes dans une belle zone: nous trouvons régulièrement des crottes, des carcasses de caribous, quelques poils et empreintes. Dans la zone du nouveau camp, nous sommes même proche d'une tanière. Nous avons pu voir, alors que nous cherchions l'emplacement du nouveau camp,
5 louveteaux sur la route.
La saison froide en solo
Mi-septembre, Julie quitte la baie-James comme c'était convenu. L'ampleur du travail que represente son étude va nécessiter de réfléchir sur la méthode à employer. De plus, je n'ai pas les capacités ni la rigueur pour continuer son relevé pendant son absence. Je fonctionne plus au feeling et aux émotions que par des relevés si fréquents.
La neige va arriver plus tard que prévu et la pluie d'automne, froide et fréquente, me fait attendre le grand froid avec
impatience. Les soucis techniques sont toujours présents: la génératrice, achetée pour palier aux problèmes du panneau solaire, rend l'âme et je suis contraint de retourner plus régulièrement à la pourvoirie, qui nous est d'un grand secours depuis le début de l'aventure.
A partir de mi-novembre, la vie explose en Baie-James: la plus grande migration de mammifères au monde passe par chez nous! Les
caribous sont dans la zone à l'heure dite, attendus par de nombreux chasseurs venus de très loin. Il est alors tant d'enfiler veste fluo, en même temps que les vêtements chauds!
Les journées raccourcissent à vue d'oeil, les gelées se font de plus en plus forte et les vadrouilles deviennent difficiles. Etant seul, je peux partir un peu plus longtemps loin du camp, mais je ne peux aller aussi loin que je l'aurais espéré: la neige est loin d'être compacte par ici et les raquettes ne sont pas adaptées, je "coule" et me fatigue. Cela n'empêche pas de pouvoir localiser de bons endroits à loups et de profiter de belles traces dans la neige. Le carrix est remplacé par un toboggan (enfin, plusieurs car je les
brise rapidement).
En décembre, janvier et février les températures deviennent agressives et dangereuses. Aucune décision ne peut être prise à la légère lorsque l'on est seul et isolé. Alors que jusqu'en automne, je ne fais pas de feu de camp (seulement un réchaud à bois), il devient nécessaire d'en faire lorsque le mercure descend en dessous de -20°. Les engelures sont presque inévitables malgré les gants et les précautions. Lorsque la malchance s'en mêle, cela donne des
vadrouilles peu reposantes!
Heureusement, la présence des caribous et les traces fraîches de la meute sont là pour motiver les réveils un peu difficiles sous des
abris mobiles toujours légers et les marches sous le
vent glacé.
L'hiver touche à sa fin maintenant, même si la neige est toujours présente en ce 8 mai! Les
caribous sont presque tous repartis, remplacés par les
Bernaches du Canada (ici prises l'automne passé), revenues de leur migration hivernale. Les Cris sont sur la brêche: le "goose break" est un évenement majeur dans leur mode de vie, et toutes les familles sont maintenant dans leur camp, heureux et souriants comme des enfants! Pour vous montrer à quel point c'est un événement, selon le
musée virtuel canadien: "Pour certains peuples autochtones, les Cris en particulier, la Bernache du Canada représente un apport important dans la vie économique et traditionnelle. En effet, la chasse de cette oie représente environ le quart du gibier consommé. Pendant le "Goose Break", les établissements scolaires sont fermés afin de permettre à tous de participer à cette chasse traditionnelle."
Le bilan de cette première année
Elle s'est déroulée à peu près comme on l'avait prévu, excepté certains points. Le terme de mise en place est tout à fait justifié et le temps est passé très vite. Sur l'étendue de la zone d'étude, il reste beaucoup encore à découvrir, notamment dans les coins reculés. Cependant, certains secteurs ont permis de découvrir des chemins d'accès potentiels et plusieurs camps satellites, bien placés, vont être finalisés dans le mois qui vient. Cela va permettre de pousser plus loin les exporations et voyager plus léger.
Nous avons eu beaucoup de soucis matériel. S'il fallait définir un fait marquant de cette année, ce serait sur ce point là! Cela a occasionné des retards, des changements de programmes et limiter les publications. Cela a gêné également les
rencontres virtuelles avec les écoles mais je pense que les enfants qui y ont assisté ont passé des bons moments quand même!
Au niveau des
rencontres avec les loups, il y en a eu 7 durant cette première année. Peu c'est vrai, furtives c'est sûr mais le contraire m'aurait étonné. Nous avons tout de même eu la chance de voir des louveteaux (sans photos), ce qui est de bonne augure pour les prochains mois car nous savons qu'une tanière est assez proche. Les explorations, recherches et campements ont certainement mis la puce à l'oreille des loups et je pense que notre présence est connue.
La communauté Crie semble aussi avoir accepté notre présence et notre projet. Ils se montrent intéressés aux mises à jour, veulent voir les photos. La commission scolaire de Chisasibi va sûrement proposer à l'école de la ville nos rencontres, ce qui serait génial!
Les soucis techniques, même si toujours présents, ne peuvent être pire que ces derniers mois, il faut être positif! Et le panneau solaire a repris de la vigueur depuis deux semaines.
Je considère donc cette première année comme étant positive, on est sur les rails et ce coin est tellement magique que c'est un bonheur de parcourir cette immensité (bon, sauf quand on "cale" ou lorsque l'on est agressé par les mouches noires!). C'est aussi un plaisir de faire découvrir cet endroit, dans toute sa variété, son unicité et sa dureté.
J'espère que cet article vous aura donné l'envie de suivre nos aventures, qui ne font que commencer. Il est certes un peu long, mais il y a tant de choses à dire!
Pour finir, je vous signale que toutes les données prises sur le terrain sont disponibles en licence
CC-BY-SA, ce qui signifie: profitez en, partagez, distribuez et faites vous plaisir!